Ma recherche et ma pratique de création se développent autour des animalités, des métamorphoses hommes/animal et de l’hybridation mêlant différentes techniques. J’ai ainsi développé une pratique autour de la radiographie médicale, cousue, brodée et découpée, technique que j’ai nommée la radiofilographie, entendue comme l’étude graphique et plastique de la radio et du fil mélangés. Avec la radio j’aborde la question du corps, bien sûr, mais aussi de la transparence et de la porosité des frontières. L’ouvrage de broderie apporte picturalité  et matière à la froideur de ces corps désincarnés par l’imagerie médicale, mais le fil fait également lien entre les différentes parties. Le  choix poïétique de recycler un matériau de récupération qu’est la radiographie n’est pas exempt d’une conscience écologique, de celle aussi que rien ne se perd à la surface de la terre, si ce n’est les corps organiques promis à l’entropie plus ou moins lente.

In Memoriam
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In Memoriam, radiographies, broderie au fil de soie végétale, fil de coton, papier végétal, cire, organza, 2019.

Mon projet matérialise l’hybridation de l’humain et du végétal, tous deux partie prenante de la Nature. J’ai pensé l’ensemble comme un vestige archéologique, comme enfoui sous une couche de végétaux. Ce vestige se compose d’un ensemble de motifs de fleurs brodés, d’une superposition de papiers végétaux réalisés à partir de feuilles provenant de différentes essences végétales (chêne, érable et bambou) et de radiographies humaines. Les feuilles de papier semblent être soumises à la destruction, à la décomposition liée au temps qui passe. Elles apparaissent à la surface du corps radiographié, comme une peau. Les motifs de fleurs et leurs tiges révèlent la vitalité du monde végétal par leurs couleurs et leur mouvement. Les tiges s’entortillent et se nouent autour des ossements tandis que les fleurs expriment (affichent) leurs délicatesses La présence du papier, du végétal et des ossements sont une trace de l’éphémère et de la fragilité de la vie.

Classée X
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Classée X, radiographie d’un bassin féminin, broderie au point de croix, fils de cotons de couleur, 28 x 35 cm, 2018.

Le point de croix est encore aujourd’hui le premier point de broderie que l’on apprend, car il est simple et s’effectue sur une trame à intervalles réguliers. C’est un point rigoureux et contrôlé qui ne supporte pas les débordements. Associé aux carrés de pixels, tous les points de croix sont entièrement circonscrits.

Il  est à noter par ailleurs que la racine grecque du verbe broder « kentein, kentéo »  signifie « aiguillonner, piquer, percer ». La broderie ici traverse par piqure la matière radiographique, lieu de l’intime et du non-visible.

La broderie recouvre la radio, jouant ainsi sur la transparence et l’opacité. Elle freine l’émission lumineuse et apporte matière et couleur qui contrastent avec l’aspect clinique, froid et lisse de la radio. La broderie est un art de la patience et de la lenteur. Elle vient en contrepoint de la vitesse des nouvelles technologies, de la société de consommation et du tout jetable.

Le sexe féminin pixellisé se superpose à la radiographie d’un bassin féminin. La pixellisation, en lien direct avec l’image numérique issue de l’ère informatique, vient en contraste avec l’image analogique qu’est la radiographie. La pixellisation, effet produit lorsque les points qui composent une image deviennent apparents, évoque ici la censure des parties génitales d’une femme.

Un deuxième niveau de lecture montre cet instant liminaire de la métamorphose et de la transformation, cette étape transitionnelle caractérisée par son indétermination.  On peut y voir ce moment crucial de l’entre-deux de quelque chose qui se cherche, qui n’est soit pas encore constitué ou bien, à l’inverse, qui est sur le point de l’être.  Il  y a, d’une part, ce moment de la formation et peut-être de l’affirmation d’un sexe féminin, ou, d’autre part, ce moment où quelque chose s’efface pour laisser place à autre chose, mais on ne sait pas quoi. Libre alors au regardeur de s’inventer une histoire.
Fossiles
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L’assemblage de radiographies d’animaux récupérées auprès des cabinets de vétérinaires et d’humains met à jour, par superposition, des créatures chimériques laissant apparaître les os et quelque chose de l’intérieur. Composée d’éléments dissemblables, la créature obtenue fait figure de monstre. Le terme « monstre » provient du latin monstrare – de « montrer, indiquer » et de monstrum, « avertissement, présage », lui-même issu de monere, « inspirer, éclairer ». Dans un rapport de montré-caché, de transparence et d’opacité, d’envers et d’endroit, le monstre met ici à jour sa propre difformité. L’image par traversée qu’était toute radiographie argentique[1]de l’organisme vivant et interne affiche la structure d’un corps désincarné ; les points de vue, les proportions faussent la réalité et stimulent la rêverie de la fantaisie. La picturalité de la broderie, élément de couleur qui apporte matière et opacité, « habille » le squelette. [1] La radiographie argentique sur film a été supplantée par l’image numérique.

Fossile#3 « La Chute »

Fossile #3 « La Chute » évoque un passage de la verticale à l’horizontale, exprimé par la posture du gisant, mais aussi une rupture, celle de l’homme avec l’animal ou d’avec sa propre animalité. Le paléonthologue Pascal Picq affirme que « l’homme ne descend pas du singe, il est un singe ». L’homme, en effet, est un Hominidé, mammifère de l’ordre des Primates, nous rappelle le Trésor de la Langue Française. Invoquant la multiplicité et la mixité, le croisement d’éléments et de techniques hétérogènes, la créature hybride homme-singe nous rappelle que l’identité est en mouvement, instable, soumise à métamorphose, mélange le réel et la fiction. Alors que les broderies mettent au premier plan deux organes nobles irriguant le souffle et le sang, soulignant l’aspect charnel du corps et le lien avec la vie, la posture du gisant nous renvoie à une certaine idée de la mort et du genre de la Vanité, soulignant ainsi le cycle de la vie. Mais l’art et les images sont là, qui se substituent à ce et ceux qui ne sont plus.

Laure Joyeux-artiste-radiographies-brodées-Fossile #3 La Chute-Organo-Bordeaux-France-Art-Art contemporain
Fossile #3, "La Chute", radiographies, fil de coton, 110 x 40 cm, 2017.

Fossile#2 « Écorché »

Tels un Memento Mori, le squelette de la chimère, discernable à travers le plan-film, et les viscères identifiables par la broderie, semblent nous rappeler que le corps est appelé à devenir poussière au terme du processus de sa dégradation. La juxtaposition-palimpseste des multiples couches radiographiques évoque aussi une archéologie, le dépôt de mémoires superposées. La créature résultante, assemblée de toutes pièces, forge un être hybride dont le caché/dévoilé impose au regard le jeu des  transparences et des recouvrements. Fossile invoquant la multiplicité et la mixité, le croisement d’éléments et de techniques hétérogènes, mélange le réel et la fiction. Tirée de mon imaginaire, cette construction par assemblage de radiographies d’anatomie, prélèvements du réel, substitue un terme à un autre par rapport de contigüité ou d’analogie formelle. Les perspectives du recyclage ouvrent sur un imaginaire fantaisiste s’appuyant sur l’hybridation de techniques et la combinaison de matières pour recréer une unité composite, long travail de brodeuse à la clé. Fossile#2 “Ecorché” se lit dans les deux sens, tel un palindrome visuel qui nous révélerait sa face cachée, habituellement invisible, une spatialité ambigüe. Cette inversion trouble l’unicité de l’œuvre reposant sur ce que montre le devant du tableau. Avec Fossile, le regard saisissant l’envers et l’endroit bouleverse l’ordre des choses.

Laure Joyeux-artiste-radiographies-brodées-Fossile #2 Écorché-Organo-Bordeaux-France-Art-Art contemporain-Vivres de l'art
Fossile #2, "Ecorché", radiographies, fil de coton, 70 x 90 cm, 2015.

Fossile#1 « Chimère »

Laure Joyeux-artiste-Radiofilographies-brodées-Radiographie-Broderie-Fossile-Chimère-Bordeaux-France
Fossile #1, radiographies, fil de coton, fil de nylon, 49,5 x 69,5 cm, 2013.
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